La culture du viol
Nous vous avions parlé il y a quelques temps du slut-shaming ; continuons sur ce thÚme avec la culture du viol.
La culture du viol dĂ©crit un environnement social et mĂ©diatique dans lequel les v******es sexuelles trouvent des justifications, des excuses, sont simplement banalisĂ©es, voire acceptĂ©es. Câest par exemple un environnement qui culpabilise les femmes quant Ă leurs tenues et leur apparence. Dire (ou penser) quâune femme victime de viol qui se balade seule le soir en talons et en mini-jupe âlâa bien cherchĂ©â, câest faire peser sur la victime la responsabilitĂ© du crime â car le viol est un crime, nâest-ce pas (ce petit rappel est important pour la suite).
Remarquez lâomniprĂ©sence, dans notre sociĂ©tĂ©, dâĂ©lĂ©ments appartenant Ă la culture du viol. Le slut-shaming donc, pratiquĂ© par les hommes et les femmes, en est un composant. On trouve Ă©galement Ă©normĂ©ment de rĂ©fĂ©rences dans le porno, oĂč la domination absolue du mĂąle est rĂ©curremment mise en scĂšne. Nombre de films (cinĂ©ma, sĂ©ries) mettant en scĂšne un personnage principal fĂ©minin sont construits sur le schĂ©ma â**** and Revengeâ (viol et vengeance), comme dans Kill Bill 1 par exemple. Lâhistoire est identique : lâhĂ©roĂŻne commence par ĂȘtre agressĂ©e/violĂ©e/torturĂ©e, dans un 2Ăšme temps elle se reconstruit et prĂ©pare sa vengeance, puis se venge de son/ses tortionnaires dans un 3Ăšme temps.
Lâunivers des jeux vidĂ©os est Ă©galement un vecteur de la culture du viol. Câest dâailleurs par cet univers que nous arrive une violente polĂ©mique, au sujet du dernier volume de Tomb Raider. Dans ce nouvel opus, Lara Croft se retrouve en fort mauvaise compagnie. Si aucune scĂšne de viol nâest infligĂ©e au spectateur, lâidĂ©e est (trĂšs) clairement sous-entendue (sans confusion possible). Un journaliste du magazine Joystick a publiĂ© une revue enthousiaste de ce scĂ©nario, et notamment âdu fĂącheux incidentâ dont Lara Croft se trouve victime. âFĂącheux incidentâ, lâexpression est de moi. Lâauteur de lâarticle a plutĂŽt utilisĂ© lâexpression âcalvaire charnelâ. Le mot âviolâ est dâailleurs Ă©vitĂ©, parce quâil renvoie Ă un crime alors que âcalvaire charnelâ davantage Ă un fantasme hyper-banalisĂ© ; sur cafaitgenre, @Mar_Lard rĂ©pond point par point Ă lâarticle de Joystick. Câest long mais tellement prĂ©cis, bien visĂ©, que je ne peux que vous encourager Ă le lire dans son intĂ©gralitĂ©. Elle revient notamment sur le âcalvaire charnelâ quâelle qualifie trĂšs justement dâ âexpression dâhomme hĂ©tĂ©rosexuel qui fantasme sur une idĂ©e Ă©rotisĂ©e du violâ.
Sur Le Plus, Peggy Sastre exprime un avis divergent : si la v******e rĂ©elle doit ĂȘtre condamnĂ©e, monter au crĂ©neau contre la fiction de Tomb Raider revient Ă gaspiller son Ă©nergie en se trompant de combat. De la mĂȘme façon quâon aime zigouiller des mĂ©chants dans le monde virtuel tout en ayant bien en tĂȘte la frontiĂšre du monde rĂ©el, on peut bien mettre en scĂšne un viol. Ce nâest pas la rĂ©alitĂ©, le jeu vidĂ©o remplit uniquement une fonction cathartique. Nous avons besoin dâun espace pour transgresser les interdits, le jeu vidĂ©o est un cadre parfait pour cela.
Le problĂšme avec ce point de vue est que contrairement au meurtre et aux mutilations physiques, le viol nâest pas universellement condamnĂ© dans nos sociĂ©tĂ©s. âLâinterditâ nâest pas Ă©videntâŠRetour Ă notre point de dĂ©part : sâil est universellement admis que rien ne justifie de tuer son prochain, pas mĂȘme lâamant de sa femme ni celui qui prend le dernier VĂ©lib de la station juste devant vous (mais câest pas lâenvie qui me manque), il nâen va pas de mĂȘme, loin de lĂ , pour les v******es sexuelles. Quand on sait que la plupart des viols sont commis par le mari sur sa femme ou par un proche (famille, ami), quand on sait que trĂšs peu de viols sont effectivement dĂ©noncĂ©s et poursuivis, quand on sait combien la parole de la victime est fragile face aux accusations dont elle se retrouve Ă devoir se dĂ©fendre, comment penser un instant que violer Lara Croft et la prĂ©cipiter au fond dâun ravin ont la mĂȘme signification symbolique ? La mĂȘme rĂ©percussion dans lâinconscient du spectateur ?
Câest prĂ©cisĂ©ment parce que la culture du viol est omniprĂ©sente que ses expressions comme lâĂ©rotisation autour de la mise en scĂšne de Tomb Raider sont inacceptables Ă mes yeux (1). Parce que le viol et les v******es sexuelles ne sont pas encore universellement qualifiĂ©s comme ils devraient lâĂȘtre : inacceptables, inexcusables, injustifiables. Or tant quâon remettra en cause la parole de la victime (au nom de son statut social â coucou lâaffaire DSK), tant quâon culpabilisera les femmes dans leur comportement, leur maniĂšre de sâhabiller, leur sexualitĂ©, nous serons dans un climat de âculture du violâ qui ne permettra pas de ranger le âcalvaire charnelâ de Lara Croft au mĂȘme rang que les zombies quâelle dĂ©capite ou les vies quâelle laisse elle-mĂȘme dans la bataille. Autant la frontiĂšre entre monde rĂ©el et monde virtuel est trĂšs claire quand on dĂ©coupe un ennemi Ă la hache, autant la distinction est ambiguĂ« dans les relations sexuelles : plaquer la fille contre un mur est viril, excitant, et dâailleurs la fille ne se dĂ©fend que pour la forme, au final elle aime ça (elle est aussi habillĂ©e super sexy, comme si la façon de sâhabiller Ă©tait une expression de consentement par dĂ©faut.)
Et les hommes ?
Les hommes sont Ă©galement victimes de cette culture du viol ; pour tous les personnages fĂ©minins de film ou de sĂ©rie qui subissent des v******es sexuelles, il y a un ou plusieurs hommes dĂ©peints comme des animaux incapables de contrĂŽler leurs pulsions. Ă chaque fois que le slut-shaming est utilisĂ© contre les femmes, cela sous-entend que les hommes sont dĂ©pourvus de retenue et de civilitĂ©, quâils sont obligĂ©s par nature de sauter sur une meuf qui marche seule la nuit en mini-jupe et en talons. Sous-entendre quâune femme a âenvoyĂ© des signaux contradictoiresâ pour justifier/excuser un viol, câest insulter les hommes en insinuant que ce sont des ĂȘtres binaires, incapables de discernement. Franchement les meufs, soyez plus claires, ok ? Le mec, si tu veux pas coucher avec, tu lui envoies un courrier recommandĂ© avec constat dâhuissier, comme ça, il pige bien, pas de âconfusionâ possible. Parce que juste dire ânonâ, parfois, câest trop ambigĂŒ pour leurs petits esprits Ă©triquĂ©sâŠ
Vous me direz â peut ĂȘtre ne lâavouerez-vous pas ! â le viol est aussi un fantasme fĂ©minin. Sans doute parce que la sociĂ©tĂ© culpabilise, aprĂšs avoir longtemps condamnĂ©, le plaisir fĂ©minin. Le fantasme fĂ©minin du viol reposerait donc dans certains cas sur lâabsence de responsabilitĂ© â âcâest pas ma fauteâ, lâusage de la force par le partenaire nâĂ©tant quâun moyen de se dĂ©faire de la culpabilitĂ© morale. Vous pouvez Ă ce sujet voir ou revoir la vidĂ©o de Laci Green sur les fantasmes fĂ©minins (le viol est numĂ©ro 4, Ă 2min10 environ) ou relire le papier de MaĂŻa Mazaurette sur le fantasme du viol.
Pendant ce temps, lâarticle de @Mar_Lard a dĂ©clenchĂ© une avalanche de haters (welcome toâŠTHE INTERNET). Joystick sâest expliquĂ© de son article sur sa page Facebook, regrettant quelques mots de vocabulaire âmal choisisâ, sans pour autant comprendre vĂ©ritablement le grief fait au magazine : celui de promouvoir ouvertement la culture du viol auprĂšs de son public cible, âdes jeunes hommes hĂ©tĂ©rosexuels tourmentĂ©s par leurs hormonesâ (toujours @Mar_Lard) et de participer Ă la lĂ©gitimation de cette culture.
lire la suite sur http://www.madmoizelle.com/je-veux-comprendre-culture-du-viol-123377
La culture du viol dĂ©crit un environnement social et mĂ©diatique dans lequel les v******es sexuelles trouvent des justifications, des excuses, sont simplement banalisĂ©es, voire acceptĂ©es. Câest par exemple un environnement qui culpabilise les femmes quant Ă leurs tenues et leur apparence. Dire (ou penser) quâune femme victime de viol qui se balade seule le soir en talons et en mini-jupe âlâa bien cherchĂ©â, câest faire peser sur la victime la responsabilitĂ© du crime â car le viol est un crime, nâest-ce pas (ce petit rappel est important pour la suite).
Remarquez lâomniprĂ©sence, dans notre sociĂ©tĂ©, dâĂ©lĂ©ments appartenant Ă la culture du viol. Le slut-shaming donc, pratiquĂ© par les hommes et les femmes, en est un composant. On trouve Ă©galement Ă©normĂ©ment de rĂ©fĂ©rences dans le porno, oĂč la domination absolue du mĂąle est rĂ©curremment mise en scĂšne. Nombre de films (cinĂ©ma, sĂ©ries) mettant en scĂšne un personnage principal fĂ©minin sont construits sur le schĂ©ma â**** and Revengeâ (viol et vengeance), comme dans Kill Bill 1 par exemple. Lâhistoire est identique : lâhĂ©roĂŻne commence par ĂȘtre agressĂ©e/violĂ©e/torturĂ©e, dans un 2Ăšme temps elle se reconstruit et prĂ©pare sa vengeance, puis se venge de son/ses tortionnaires dans un 3Ăšme temps.
Lâunivers des jeux vidĂ©os est Ă©galement un vecteur de la culture du viol. Câest dâailleurs par cet univers que nous arrive une violente polĂ©mique, au sujet du dernier volume de Tomb Raider. Dans ce nouvel opus, Lara Croft se retrouve en fort mauvaise compagnie. Si aucune scĂšne de viol nâest infligĂ©e au spectateur, lâidĂ©e est (trĂšs) clairement sous-entendue (sans confusion possible). Un journaliste du magazine Joystick a publiĂ© une revue enthousiaste de ce scĂ©nario, et notamment âdu fĂącheux incidentâ dont Lara Croft se trouve victime. âFĂącheux incidentâ, lâexpression est de moi. Lâauteur de lâarticle a plutĂŽt utilisĂ© lâexpression âcalvaire charnelâ. Le mot âviolâ est dâailleurs Ă©vitĂ©, parce quâil renvoie Ă un crime alors que âcalvaire charnelâ davantage Ă un fantasme hyper-banalisĂ© ; sur cafaitgenre, @Mar_Lard rĂ©pond point par point Ă lâarticle de Joystick. Câest long mais tellement prĂ©cis, bien visĂ©, que je ne peux que vous encourager Ă le lire dans son intĂ©gralitĂ©. Elle revient notamment sur le âcalvaire charnelâ quâelle qualifie trĂšs justement dâ âexpression dâhomme hĂ©tĂ©rosexuel qui fantasme sur une idĂ©e Ă©rotisĂ©e du violâ.
Sur Le Plus, Peggy Sastre exprime un avis divergent : si la v******e rĂ©elle doit ĂȘtre condamnĂ©e, monter au crĂ©neau contre la fiction de Tomb Raider revient Ă gaspiller son Ă©nergie en se trompant de combat. De la mĂȘme façon quâon aime zigouiller des mĂ©chants dans le monde virtuel tout en ayant bien en tĂȘte la frontiĂšre du monde rĂ©el, on peut bien mettre en scĂšne un viol. Ce nâest pas la rĂ©alitĂ©, le jeu vidĂ©o remplit uniquement une fonction cathartique. Nous avons besoin dâun espace pour transgresser les interdits, le jeu vidĂ©o est un cadre parfait pour cela.
Le problĂšme avec ce point de vue est que contrairement au meurtre et aux mutilations physiques, le viol nâest pas universellement condamnĂ© dans nos sociĂ©tĂ©s. âLâinterditâ nâest pas Ă©videntâŠRetour Ă notre point de dĂ©part : sâil est universellement admis que rien ne justifie de tuer son prochain, pas mĂȘme lâamant de sa femme ni celui qui prend le dernier VĂ©lib de la station juste devant vous (mais câest pas lâenvie qui me manque), il nâen va pas de mĂȘme, loin de lĂ , pour les v******es sexuelles. Quand on sait que la plupart des viols sont commis par le mari sur sa femme ou par un proche (famille, ami), quand on sait que trĂšs peu de viols sont effectivement dĂ©noncĂ©s et poursuivis, quand on sait combien la parole de la victime est fragile face aux accusations dont elle se retrouve Ă devoir se dĂ©fendre, comment penser un instant que violer Lara Croft et la prĂ©cipiter au fond dâun ravin ont la mĂȘme signification symbolique ? La mĂȘme rĂ©percussion dans lâinconscient du spectateur ?
Câest prĂ©cisĂ©ment parce que la culture du viol est omniprĂ©sente que ses expressions comme lâĂ©rotisation autour de la mise en scĂšne de Tomb Raider sont inacceptables Ă mes yeux (1). Parce que le viol et les v******es sexuelles ne sont pas encore universellement qualifiĂ©s comme ils devraient lâĂȘtre : inacceptables, inexcusables, injustifiables. Or tant quâon remettra en cause la parole de la victime (au nom de son statut social â coucou lâaffaire DSK), tant quâon culpabilisera les femmes dans leur comportement, leur maniĂšre de sâhabiller, leur sexualitĂ©, nous serons dans un climat de âculture du violâ qui ne permettra pas de ranger le âcalvaire charnelâ de Lara Croft au mĂȘme rang que les zombies quâelle dĂ©capite ou les vies quâelle laisse elle-mĂȘme dans la bataille. Autant la frontiĂšre entre monde rĂ©el et monde virtuel est trĂšs claire quand on dĂ©coupe un ennemi Ă la hache, autant la distinction est ambiguĂ« dans les relations sexuelles : plaquer la fille contre un mur est viril, excitant, et dâailleurs la fille ne se dĂ©fend que pour la forme, au final elle aime ça (elle est aussi habillĂ©e super sexy, comme si la façon de sâhabiller Ă©tait une expression de consentement par dĂ©faut.)
Et les hommes ?
Les hommes sont Ă©galement victimes de cette culture du viol ; pour tous les personnages fĂ©minins de film ou de sĂ©rie qui subissent des v******es sexuelles, il y a un ou plusieurs hommes dĂ©peints comme des animaux incapables de contrĂŽler leurs pulsions. Ă chaque fois que le slut-shaming est utilisĂ© contre les femmes, cela sous-entend que les hommes sont dĂ©pourvus de retenue et de civilitĂ©, quâils sont obligĂ©s par nature de sauter sur une meuf qui marche seule la nuit en mini-jupe et en talons. Sous-entendre quâune femme a âenvoyĂ© des signaux contradictoiresâ pour justifier/excuser un viol, câest insulter les hommes en insinuant que ce sont des ĂȘtres binaires, incapables de discernement. Franchement les meufs, soyez plus claires, ok ? Le mec, si tu veux pas coucher avec, tu lui envoies un courrier recommandĂ© avec constat dâhuissier, comme ça, il pige bien, pas de âconfusionâ possible. Parce que juste dire ânonâ, parfois, câest trop ambigĂŒ pour leurs petits esprits Ă©triquĂ©sâŠ
Vous me direz â peut ĂȘtre ne lâavouerez-vous pas ! â le viol est aussi un fantasme fĂ©minin. Sans doute parce que la sociĂ©tĂ© culpabilise, aprĂšs avoir longtemps condamnĂ©, le plaisir fĂ©minin. Le fantasme fĂ©minin du viol reposerait donc dans certains cas sur lâabsence de responsabilitĂ© â âcâest pas ma fauteâ, lâusage de la force par le partenaire nâĂ©tant quâun moyen de se dĂ©faire de la culpabilitĂ© morale. Vous pouvez Ă ce sujet voir ou revoir la vidĂ©o de Laci Green sur les fantasmes fĂ©minins (le viol est numĂ©ro 4, Ă 2min10 environ) ou relire le papier de MaĂŻa Mazaurette sur le fantasme du viol.
Pendant ce temps, lâarticle de @Mar_Lard a dĂ©clenchĂ© une avalanche de haters (welcome toâŠTHE INTERNET). Joystick sâest expliquĂ© de son article sur sa page Facebook, regrettant quelques mots de vocabulaire âmal choisisâ, sans pour autant comprendre vĂ©ritablement le grief fait au magazine : celui de promouvoir ouvertement la culture du viol auprĂšs de son public cible, âdes jeunes hommes hĂ©tĂ©rosexuels tourmentĂ©s par leurs hormonesâ (toujours @Mar_Lard) et de participer Ă la lĂ©gitimation de cette culture.
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7 years ago